Contre ces politiques de racialisation

Ci dessous le texte d’introduction au forum reprenons l’initiative contre les politiques de racialisation qui s’est tenu le 9 mai à Gennevilliers.

Au lendemain du 8 mai, il faut savoir tirer les leçons de l’histoire. Pourtant, elles sont ambiguës. En 1945, le triomphe contre le nazisme coïncidait avec la répression coloniale. 70 ans après, nos démocraties restent travaillées par les contradictions dont elles ont hérité : nous n’en avons pas fini, hélas, avec les politiques de racialisation. L’actualité vient nous le rappeler tous les jours. Contre ces politiques, qu’elles émanent de figures ou de partis politiques, mais aussi des pouvoirs publics, depuis l’État jusqu’aux collectivités locales, le Forum que nous organisons ce 9 mai à Gennevilliers, avec de nombreuses associations mais aussi avec d’autres compagnes et compagnons de lutte aujourd’hui, appelle à « Reprendre l’initiative ». Il s’appuie sur un certain nombre de textes et d’actes qui ont été portés par nous et par d’autres auparavant. Et comme ils sont toujours d’actualité, nous avons décidé de poursuivre et de nous inscrire dans une continuité simple : celles de nos luttes passées, en particulier les luttes anticolonialistes, les luttes de l’immigration d’hier et d’aujourd’hui  de toutes les luttes sociales, de classe pour l’égalité la justice et la dignité et le développement des droits pour toutes et tous. Celles de nos anciens qui ont résisté en ne baissant pas la tête face à une politique d’État brutale, colonialiste, raciste et capitaliste. Et c’est dans ce sillon de l’émancipation creusé par beaucoup d’autres, ici et là-bas, que nous avons décidé de mettre nos pas pour continuer le combat.

« Reprendre l’initiative » bénéficie donc d’un héritage sur lequel nous voulons nous appuyer. Notre initiative n’est pas la négation des combats passés. Elle tente de tirer les leçons de ces luttes pour les combats d’aujourd’hui. Elle tente d’actualiser nos grilles de lecture, nos analyses, nos revendications, nos formes de luttes, etc., pour être en prise avec les nouvelles formes que prend le racisme aujourd’hui (racialisation d’État et municipale, islamophobie, rromophobie, etc.). L’idéologie raciste n’est pas statique. Elle change de visage pour poursuivre les mêmes objectifs – ou du moins avec des résultats comparables. Nous devons en tenir compte sous peine d’entrer en décalage avec la réalité sociale concrète et, plus grave encore, avec les cibles du racisme. Le racisme évolue ; l’antiracisme doit évoluer en conséquence.

Nous le disons et le redisons aujourd’hui : « Reprenons l’Initiative ! » Nous continuons avec notre appel qui part de l’observation et du constat simple que de nombreuses citoyennes et nombreux citoyens s’organisent collectivement pour l’égalité des droits et contre le racisme, l’islamophobie,  la rromophobie, la négrophobie et contre le traitement politique et policier des jeunes et moins jeunes, Noirs et Arabes habitant les quartiers populaires. Ce Forum à Gennevilliers semble être le lieu pour le faire.

Et ce, en opposition à la violence de politiques publiques, de droite comme de « gauche », et des discours qui se livrent, comme à chaque élection, mais aussi entre les élections, à une surenchère dramatique, en ajoutant au racisme biologique le racisme culturel, sur le dos des Rroms, des musulmans, des immigrés, de leurs enfants et de leurs petits-enfants, à qui l’on enjoint de « s’intégrer » à une société dont ils sont pourtant déjà partie prenante, et qui les rejette.

Le traitement politique post–11 janvier ne fait qu’accélérer un processus mortifère que décrivait la phrase célèbre de Antonio Gramsci : « Le vieux monde se meurt, le nouveau monde tarde à apparaître, et dans ce clair-obscur surgissent les monstres ».

L’existence d’une parole publique, politique, médiatique, stigmatisant telle ou telle partie de la population en raison de sa culture, de sa religion, de sa prétendue « non-intégrabilité » est une autorisation, voire un encouragement au passage à l’acte violent.

La loi sur le foulard, par exemple, a signifié une hausse des violences islamophobes.

De même, les discours de Manuel Valls sur la non-intégrabilité des Roms se sont traduits par des agressions concrètes.

Après l’esclavagisme, le colonialisme, le nazisme, l’Apartheid et la Palestine, comment et pourquoi en sommes-nous toujours là, et dans l’incapacité de construire un front de ceux qui devraient être unis pour en finir avec les politiques de racialisation, avec la gestion coloniale des quartiers populaires ? Que signifie les insuffisances, voir les l’absence des organisations de gauche de transformation qui continuent de parler de lutte contre le racisme de temps à autre sans jamais le nommer, ou bien en s’arrêtant à une posture morale qui nie les effets des politiques menées dans le même temps ?

Face à ce rouleau compresseur, cette machinerie infernale qu’est cette politique de la race, face aux réalités concrètes humaines qu’entraîne ce racisme d’État, ces mêmes collectifs militants se retrouvent, le plus souvent, dans l’impasse, et ils s’essoufflent.

L’offensive doit pouvoir s’organiser ; mais pour être à la mesure des réalités pour les transformer, encore faut-il les nommer.

Cela passe par rompre l’isolement à travers la constitution d’un réseau qui pourrait rassembler militants, associations, syndicats, partis politiques, pour mener des campagnes coordonnées nationales, par le décloisonnement des espaces organisés et la convergence de militant-e-s issu-e-s de trajectoires et de milieux sociaux divers.

Dans une perspective de renforcement et d’élargissement de la lutte, il est impératif, et il est urgent que les organisations s’inscrivent dans le même sillon, trouvent les formes de dépassement des périmètres d’action habituels. Il faut donc :

– poser à cet effet les premiers jalons, en vue de rendez-vous locaux et nationaux (d’autres forums contre les politiques de racialisation) dans le cadre d’un front uni, populaire, ouvert ;

– prendre appui sur la sensibilité et l’expérience militante des collectifs/associations, citoyen-e-s pour penser ensemble la question de la perspective politique.

Or, celle-ci est encore largement entravée par deux verrous de la pensée de gauche qui segmentent les classes populaires :

– la hiérarchisation des luttes conduisant à considérer le combat antiraciste comme subalterne,

– le refus de prendre en compte la question raciale comme mode de gestion du rapport de classes par la classe dominante.

Prendre en compte ces verrous de la pensée, c’est avancer vers la nécessaire coordination pour faire poids, relancer une dynamique nationale pour agir ensemble au travers de l’organisation de campagnes. Il s’agit de multiplier les espaces pour débattre et agir politiquement – cette socialisation permettant une appropriation et un renforcement les plus larges.

Ce n’est qu’en rompant concrètement avec les restes persistants d’une idéologie coloniale, trop souvent drapée dans les atours du discours républicain, que l’on peut éviter une césure radicale de la population. 
Et ce n’est qu’en assumant concrètement la réalité du racisme, non seulement des idéologies ouvertement racistes, mais aussi des discriminations au quotidien, structurelles et systémiques, et encore du racisme institutionnel, autrement dit, de la responsabilité de l’Etat et des pouvoirs locaux dans les politiques de racialisation.

Les énergies de ces populations ne seront pas mobilisées pour la défense de politiques qui ne prennent pas en compte les revendications spécifiques de leurs luttes.

Quand il y a une volonté, il y a un chemin, reprenons l’initiative pour s’unir et ne plus subir !

Farid Bennaï