Sandrine Malika Charlemagne, Éric Fassin, Alima Boumedienne-Thiery

Reprendre l’initiative face aux thèses raciales qui empoisonnent notre société

Identité nationale, racisme, discriminations, boucs émissaires…
SANDRINE-MALIKA CHARLEMAGNE MEMBRE DE L’ASSOCIATION DES TRAVAILLEURS MAGHRÉBINS 
DE FRANCE (1) ÉRIC FASSIN SOCIOLOGUE, UNIVERSITÉ PARIS-VIII VINCENNES – SAINT-DENIS ALIMA BOUMEDIENE-THIERY AVOCATE, ANCIENNE SÉNATRICE 
EELV
LUNDI, 1 DÉCEMBRE, 2014
L’HUMANITÉ
Photo : AFP

Manifestation de jeunes Roms en avril à Paris pour dénoncer avec humour les clichés à leur égard et marquer leur volonté d’intégration.
Photo : AFP
Par Sandrine-Malika Charlemagne, membre de l’Association des travailleurs maghrébins 
de France (1), Éric Fassin, sociologue et Alima Boumediene- Thiery, avocate, ancienne sénatrice 
EELV.
  • « Oh vous, frères humains ! » par Sandrine-Malika Charlemagne, membre de l’Association des travailleurs maghrébins 
de France (1) 
Elle voudrait réagir au mot « intégration » apparu dans le paysage médiatique depuis quelques années. Elle, qui s’appelle Naïma-Aminata-Mariska, est née en France et ne s’est jamais sentie concernée. Intégrée, elle l’est à sa manière et n’a franchement pas besoin qu’on lui renvoie son origine en pleine figure à longueur d’émissions. Elle s’appelle donc Naïma-Aminata-Mariska : un père lyonnais, une mère algérienne, une tante malienne adoptée, un cousin rom et un oncle ashkénaze. Quant à son chien Pedro, d’ascendance portugaise par sa mère et brésilienne par son père, il ne répond aux ordres que de la langue chimakuane ! Alors elle aimerait dire à certains : vous, les politiques, qui ressassez l’intégration comme un des problèmes majeurs de notre société, vous feriez déjà mieux d’arrêter d’en parler et de virer les élus quand ils trahissent les valeurs qu’ils sont censés défendre. Vous cherchez à dresser les uns contre les autres, à casser les solidarités !
L’éternelle tactique. Faire dévier la colère du peuple, qu’il en oublie les vrais responsables, ceux qui s’engraissent sur le dos des autres. Ils sont venus dans les pays d’Afrique prêcher la fraternité, pour voler aux habitants leur pétrole, leurs minerais et leurs terres. Les affamant, ils les ont obligés à partir, à rejoindre ceux qui se tuent au travail, produisant des richesses pour des salaires jetés par des patrons qui se goinfrent. Le peuple est conscient d’être exploité, un jour il saura se libérer.
Mon cousin est rom, je me sens proche de lui. Au lieu de l’obliger à mendier, à faire le pickpocket, ou n’importe quoi d’autre, donnez-lui tout simplement, sans conditions, une carte de travail. Là oui, mon cousin Radu pourra enfin trouver quelques solutions pour survivre. Donnez à mes frères roms ce droit de travailler, au lieu de les contraindre à gérer leur vie sans un minimum de dignité. C’est vous, avec vos lois verrouillées, qui créez la discorde et son lot de misères.
Naïma-Aminata-Mariska voudrait aussi parler de ces jeunes d’origine d’Afrique du Nord ou d’Afrique noire qui en ont marre de se sentir suspectés de n’être jamais suffisamment « de bons Français ». Comme s’il fallait toujours prouver son adhésion aux valeurs républicaines et se fondre dans le décor de la « blanchité ». Comme s’il fallait toujours se taire, sous prétexte de n’être pas de la bonne couleur de peau. De n’être pas issu de la suprématie des États dominants !
Nos diversités ne sont pas des tares ou des maladies contagieuses, elles sont les fruits d’un même arbre généalogique. La preuve en est, le décryptage du génome humain en 2001 : les humains sont trop génétiquement semblables (99,9 %) pour qu’on puisse parler de « races » différentes parmi eux. Mais certains se complaisent à ramener sur le tapis la question de la différence raciale sous couvert de l’identité. Et au nom de cette différence, d’autres fermeront les yeux sur les crimes policiers. Ali, petit retraité sans histoire, meurt asphyxié, suite à des coups reçus dans un fourgon : les flics ne seront pas jugés. Wissam, également roué de coups à mort, pour un pauvre jet de pierre sur une bagnole : les flics ne seront pas jugés. Lamine, mort aussi aux mains de la police : les coupables continueront d’exercer leur métier. La liste est évidemment plus longue, mais Naïma-Aminata-Mariska s’en tiendra là. Elle aimerait bien (fût-ce un rêve) que trente millions de voix s’élèvent pour refonder ensemble une société vraiment humaine. Nous laissons des traîtres à la cause du bien collectif parler et gouverner à notre place. Nous laissons des vendus au capital faire leur beurre sur notre dos et nous abrutir avec leurs théories d’experts, histoire de bien nous embrouiller. Nous laissons ces traîtres à la cause nous mépriser. Nous laissons trop faire. « Ô vous, frères humains ! » ne laissons plus faire !
(1) Auteure de Mon pays étranger. Éditions de la Différence. 151 pages, 18 euros.
  • « Les politiques néolibérales 
de racialisation » par Éric Fassin , sociologue, université Paris-VIII Vincennes – Saint-Denis
L’histoire de l’antiracisme est aussi l’histoire du racisme. Dans les années 1980, on découvre en France que le racisme ne parle pas forcément de race. Il est vrai que, depuis la Seconde Guerre mondiale, le biologisme sent le soufre. Qu’importe ? Pour hiérarchiser les populations, il n’y a qu’à parler de culture ! La leçon vaut toujours : pour les immigrés et leurs enfants, les musulmans ou les Roms, c’est bien le registre culturel de l’altérité qui prévaut.
En revanche, il ne suffit plus de dénoncer les racistes. Certes, loin de disparaître, le Front national n’a cessé de gagner en importance – dans les urnes et dans les têtes. Mais, on en prend conscience dès les années 1990, les inégalités ne sont pas seulement le fait des racistes. On ne saurait se contenter de dénoncer des individus ou des idéologies : les discriminations raciales sont systémiques. La preuve ? La gauche est censée être antiraciste. Pourtant, quelle place fait-elle en son sein aux minorités ? Il ne s’agit pas seulement du monde politique : comme les universitaires, les journalistes se veulent tous ou presque antiracistes, ils n’en sont pas moins, tous ou presque, blancs. Au-delà des intentions, il convient donc de penser le racisme « en effet ».Il n’est pas besoin de sentiments racistes pour avoir des pratiques discriminatoires – avec la meilleure conscience du monde. Songeons aux contrôles policiers : c’est toujours pour de « bonnes raisons » qu’il y aurait de mauvaises pratiques ; c’est ainsi qu’on justifie les contrôles au faciès. C’est vrai pour la discrimination « négative », qui vise les minorités, comme pour la discrimination « positive » dont bénéficie la majorité. On savait déjà que la méritocratie est illusoire ; on commence à comprendre que cette illusion est racialisée. Après tout, on le sait, les relations jouent un rôle décisif dans l’allocation des places et des ressources. Or en s’abritant derrière la compétence, la discrimination semble fondée en raison. C’est bien pourquoi elle est systémique – inscrite dans la logique du système.Mais il y a plus. Avec les années Sarkozy, il a bien fallu en prendre conscience : les discriminations au quotidien sont non seulement sociales mais également politiques. Ainsi, les discours sur l’identité nationale, même quand ils se réclament de la laïcité, produisent une différence qu’ils prétendent combattre. L’injonction d’intégration adressée aux étrangers, mais aussi à des Français « issus de l’immigration », de la deuxième ou troisième génération, est une manière de discriminer entre les citoyens au motif de l’origine (et de l’apparence). Bref, il s’agit bien d’une politique de racialisation. Le traitement des populations roms en est aujourd’hui le révélateur le plus aigu : pour les empêcher de s’installer, et les chasser sans fin, on les assigne à une altérité radicale dont on leur fait ensuite grief. C’est une véritable politique de la race. S’il est nécessaire de parler de politiques de racialisation, c’est pour penser leurs liens avec les politiques néolibérales. Ce n’est pas un hasard si la continuité, de Nicolas Sarkozy à François Hollande, porte aussi bien sur les politiques économiques que sur l’immigration ou les Roms. La montée de la xénophobie et du racisme n’est pourtant pas la conséquence mécanique de la crise ; elle est déterminée politiquement plus qu’économiquement. Le néolibéralisme impose ses boucs émissaires qu’il choisit en bas plutôt qu’en haut de l’échelle sociale : la précarité des Roms plutôt que les dividendes des actionnaires. Les politiques de racialisation nous désignent ainsi ce que nous ne voulons pas être ou devenir, et qui nous menace effectivement.
  • « Défendre l’égalité des droits » par Alima Boumediene- Thiery, avocate, ancienne sénatrice 
EELV.

Depuis l’époque coloniale, les violences contre ces « étranges éternels étrangers » sont encouragées par les classes dominantes pour asseoir leurs pouvoirs. La lutte contre le racisme n’est pas un combat à part ! Comme le sexisme, le racisme s’inscrit dans une logique d’exploitation et de discrimination dans un rapport de forces dominé/dominant. En période de crise sur fond d’injustices sociales, on trouve les coupables : les Arabes, les Noirs, les Roms, les juifs, les musulmans… Si des étapes importantes existent dans le combat contre le racisme, rien n’a changé : déclarations décomplexées, réhabilitation de l’idée coloniale, relégations sociales, agressions verbales et physiques, contrôles aux faciès, violences policières, crimes racistes impunis…

On assiste à une surenchère de propos racistes avec son lot de violences : enfants à qui l’on refuse le droit à l’éducation, malades à qui l’on refuse le droit aux soins, étrangers à qui l’on refuse le droit de vivre et de travailler dignement, familles à qui l’on refuse le droit de se loger, politiques sécuritaires dans les quartiers populaires, répressions policières qui prennent les jeunes pour cibles… Depuis le débat sur l’identité nationale d’une droite qui désigne l’Autre comme le nouvel ennemi de l’intérieur jusqu’aux renoncements d’une gauche frileuse, le racisme a trouvé une légitimité inacceptable.
Combattre le racisme, c’est défendre l’égalité des droits. En renonçant au droit de vote des étrangers, le gouvernement renonce à une aspiration de justice, exprime un sentiment de mépris envers toute une population et la pousse dans les griffes du repli identitaire. Depuis plus de trente ans, les mêmes schémas se reproduisent : ZUP, ZEP, zones franches… avec des politiques de la ville qui génèrent une ségrégation territoriale. On crée du spécifique qui stigmatise les quartiers dits difficiles et on « assigne à résidence » les habitants pour les accuser après de « communautarisme ». La République, c’est avant tout le droit commun !
On crée des peurs. La peur est un moyen de pression et de diversion habilement utilisé par le pouvoir. La peur, la phobie, l’islamophobie, la négrophobie, la romophobie, la banlieuephobie, l’homophobie… sont instrumentalisées pour cautionner une politique d’exclusion et faire oublier l’incapacité des politiques à trouver des solutions face à la crise et aux pressions des lobbys financiers.
Agir réellement, ce serait mettre en œuvre les principes d’égalité des droits, de justice sociale et de démocratie. On doit renforcer l’arsenal législatif et porter la lutte contre « la politique de la race » sur le terrain politique : le droit au logement, à la santé, à l’école, à la langue, au travail doit se situer au cœur de la politique de solidarité nationale. L’antiracisme ne peut se réduire à un combat contre le racisme individuel. Il ne peut nier le racisme institutionnel, la xénophobie d’État qui trouve prétexte dans des définitions dévoyées de nos grands principes tels que la laïcité. L’antiracisme ne peut être à géométrie variable considérant certaines religions « incompatibles avec notre République », ou triant les « personnes intégrables ou non car les modes de vie sont trop différents », ou se croyant « la race supérieure » plaidant pour une assimilation « de la race inférieure » selon l’idée coloniale qui veut assimiler un peuple, le rendant amnésique, le privant de son histoire et orphelin de sa culture. L’antiracisme c’est lutter contre les rapports de domination, les systèmes d’exploitation et toutes les discriminations… C’est construire de l’égalité.
Combattre le racisme, c’est refuser d’opposer les pauvres contre les pauvres, de dresser les opprimés contre les opprimés. Ce qui fonde le peuple de France, ce n’est ni la couleur de la peau, ni la religion, ni les origines culturelles. C’est le refus de la hiérarchie entre humains, c’est le désir de vivre ensemble et de partager un destin commun, c’est le respect des identités et du principe d’égalité. La lutte contre le racisme est une cause nationale qui doit traduire une volonté de respect des droits fondamentaux.